Poésie et poèmes de la mer

Le Mousse de Tristan Corbière

 

Mousse : il est donc marin, ton père ?…
– Pêcheur. Perdu depuis longtemps.
En découchant d’avec ma mère,
Il a couché dans les brisants …

Maman lui garde au cimetière
Une tombe – et rien dedans –
C’est moi son mari sur la terre,
Pour gagner du pain aux enfants.

Deux petits. – Alors, sur la plage,
Rien n’est revenu du naufrage ? …
– Son garde-pipe et son sabot …

La mère pleure, le dimanche,
Pour repos… Moi : j’ai ma revanche
Quand je serai grand – matelot ! –

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

Le voyage Charles Baudelaire

Photo JM Quiesse
Photo JM Quiesse

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom ! (suite...)

La mer, la mer ! Émile Verharen

Photo Jean-Marie Quiesse
Photo Jean-Marie Quiesse

La mer ! la mer !

 

La mer tragique et incertaine,
Où j'ai traîné toutes mes peines !

 

Depuis des ans, elle m'est celle,
Par qui je vis et je respire,
Si bellement, qu'elle ensorcelle
Toute mon âme, avec son rire
Et sa colère et ses sanglots de flots ;
Dites, pourrais-je un jour,
En ce port calme, au fond d'un bourg,
Quoique dispos et clair,
Me passer d'elle ?

 

La mer ! la mer !

 

Elle est le rêve et le frisson
Dont j'ai senti vivre mon front.
Elle est l'orgueil qui fit ma tête
Ferme et haute, dans la tempête.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux ;
Et c'est le flux et le jusant
Qui sont le rythme de mon sang.

 

Émile Verhaeren - Au bord du quai (extrait)

 

A toi qui aimes la mer Chantal Millaud

Photo Jean-Marie Quiesse
Photo Jean-Marie Quiesse

À toi qui aimes la mer je donnerai
Sous l'ombre des grands navires
Les abysses failles chaudes
Aux myriapodes sans yeux

 

Je donnerai l'écume du voyage
Valses des dauphins
Sauts des raies mantas
Chants des baleines polyglottes

 

À toi qui aimes la mer je donnerai
Un poème en bouteille un homme à la mer
Contre une idée d'île ou de naufrage
Ambiance d'or prémisses de trésors

 

Je donnerai des festins
Sous l'écaille de la fête
Les chairs à saveurs d'océan
La doub' de rhum

 

À toi qui aimes la mer je donnerai
La musique du vent de sel
Haubans cordes de guitares
Le tempo des tempêtes

 

« Oui je l'aime je la prends
À brasses pleines la grosse mer »
Tu disais mon capitaine amant des requiems
Ta musique c'est le mât qui grince

 

À toi qui aimes la mer je donnerai
2000 empans de voiles blanches
Mers intranquilles battues de mousse
Sirènes parées de pierres précieuses

 

Je donnerai ce navire fou jamais à l'encre
Au loin vers l'ailleurs toujours l'ailleurs
Monte monte la vague immense
Où la lune te frôle

 

Comme les oiseaux
Tu saisiras le ciel au vol

 

Chantal MILLAUD - février 2019