Poésie et poèmes de la mer

Et vous, mers - Saint John Perse

Poésie pour accompagner la marche d’une récitation en l’honneur de la Mer.

Poésie pour assister le chant d’une marche au pourtour de la Mer.

Comme l’entreprise du tour d’autel et la gravitation du chœur au circuit de la strophe.

Et c’est un chant de mer comme il n’en fut jamais chanté, et c’est la Mer en nous qui le chantera :

La Mer, en nous portée, jusqu’à la satiété du souffle et la péroraison du souffle,

La Mer, en nous, portant son bruit soyeux du large et toute sa grande fraîcheur d’aubaine par le monde.

Poésie pour apaiser la fièvre d’une veille au périple de mer. Poésie pour mieux vivre notre veille au délice de mer.

Et c’est un songe en mer comme il n’en fut jamais songé, et c’est la Mer en nous qui le songera :

La Mer, en nous tissée, jusqu’à ses ronceraies d’abîme, la Mer, en nous, tissant ses grandes heures de lumière et ses grandes pistes de ténèbre—

Toute licence, toute naissance et toute résipiscence, la Mer ! la Mer ! à son afflux de mer,

Dans l’affluence de ses bulles et la sagesse infuse de son lait, ah ! dans l’ébullition sacrée de ses voyelles — les saintes filles ! les saintes filles ! —

La Mer elle-même tout écume, comme Sibylle en fleurs sur sa chaise de fer…

Saint John Perse - Amers

Le bateau ivre - Charles Baudelaire


Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
 
J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
 
Dans les clapotements furieux des marées
Moi l'autre hiver plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants
 
La tempête a béni mes éveils maritimes
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
 
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
 
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
 
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
 
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
 
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
 
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
 
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
 
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !
 
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
 
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
 
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
 
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux....
 
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
 
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
 
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur,
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur,
 
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
 
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Behemots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
 
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
 
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
 
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai
 
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Brise marine de Stéphane Mallarmé

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !


Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.


Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !


Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

 

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

 

A travers les mondes d'Hélène Duffau

Ceux qui viennent d’ailleurs
Chevauchent la mer
Quand ils n’ont plus de terre

 

Quittant une vie d’infortune et de barbarie
Ils paient au prix fort leur droit à exister

 

Sous le poids des armes, de la menace, de la violence
Des trafiquants d’humanité acculée
Les pressent dans des rafiots surpeuplés
Poussés au large qu’importent les conditions

 

Ceux qui viennent d’ailleurs
Leurs poches délestées et le cœur gros d’espoir
Traversent dans la nuit, le temps mauvais d’hiver, le soleil du plein jour

 

Parmi eux, ceux qui cessent de vivre en pleine échappée
Trouveront un dernier refuge dans les eaux internationales
Pourquoi s’accrocheraient-ils à cet ailleurs idéalisé quand, ils le savent bien,
Au fond, la terre promise demeure loin de tout horizon ?
Apatrides basculant dans les profondeurs de l’oubli

 

D’autres aux sourires dents de lait
Sont mangés par l’effroi
Ce que les corps des aînés transpirent et qu’ils ne nomment pas
S’infiltre dans leur territoire intime
Ressac au dedans, tempête sans mots, blessure béante

 

L’une accouchera
Au milieu de ces eaux qui semblent sans limite
Et la violence de la vie naissante
Embarquera les visages vers un rivage de joie

 

Comment est-ce possible se diront-ils ?


Comment l’injustice du monde saisira-t-elle celui-ci
Risquant déjà sa vie à peine éclos
Brassé par les flots vers un territoire dans lequel personne ne voudra lui faire une place
Pas même la plus petite
Pour l’aider à grandir, à refermer les plaies que la vie lui a faites
Et l’encourager à advenir

 

Ceux qui viennent d’ailleurs
Chevauchent la mer
Quand ils n’ont plus de terre

Hélène Duffau

Sardines à l'huile de Georges Fourest

Sardines à l’huile

Georges Fourest

Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée…
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !…

Sans voix, sans mains, sans genoux
sardines, priez pour nous !…

 

Georges Fourest (1867-1945)

Le Mousse de Tristan Corbière

 

Mousse : il est donc marin, ton père ?…
– Pêcheur. Perdu depuis longtemps.
En découchant d’avec ma mère,
Il a couché dans les brisants …

Maman lui garde au cimetière
Une tombe – et rien dedans –
C’est moi son mari sur la terre,
Pour gagner du pain aux enfants.

Deux petits. – Alors, sur la plage,
Rien n’est revenu du naufrage ? …
– Son garde-pipe et son sabot …

La mère pleure, le dimanche,
Pour repos… Moi : j’ai ma revanche
Quand je serai grand – matelot ! –

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

Le voyage Charles Baudelaire

Photo JM Quiesse
Photo JM Quiesse

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom ! (suite...)

La mer, la mer ! Émile Verharen

Photo Jean-Marie Quiesse
Photo Jean-Marie Quiesse

La mer ! la mer !

 

La mer tragique et incertaine,
Où j'ai traîné toutes mes peines !

 

Depuis des ans, elle m'est celle,
Par qui je vis et je respire,
Si bellement, qu'elle ensorcelle
Toute mon âme, avec son rire
Et sa colère et ses sanglots de flots ;
Dites, pourrais-je un jour,
En ce port calme, au fond d'un bourg,
Quoique dispos et clair,
Me passer d'elle ?

 

La mer ! la mer !

 

Elle est le rêve et le frisson
Dont j'ai senti vivre mon front.
Elle est l'orgueil qui fit ma tête
Ferme et haute, dans la tempête.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux ;
Et c'est le flux et le jusant
Qui sont le rythme de mon sang.

 

Émile Verhaeren - Au bord du quai (extrait)

 

A toi qui aimes la mer Chantal Millaud

Photo Jean-Marie Quiesse
Photo Jean-Marie Quiesse

À toi qui aimes la mer je donnerai
Sous l'ombre des grands navires
Les abysses failles chaudes
Aux myriapodes sans yeux

 

Je donnerai l'écume du voyage
Valses des dauphins
Sauts des raies mantas
Chants des baleines polyglottes

 

À toi qui aimes la mer je donnerai
Un poème en bouteille un homme à la mer
Contre une idée d'île ou de naufrage
Ambiance d'or prémisses de trésors

 

Je donnerai des festins
Sous l'écaille de la fête
Les chairs à saveurs d'océan
La doub' de rhum

 

À toi qui aimes la mer je donnerai
La musique du vent de sel
Haubans cordes de guitares
Le tempo des tempêtes

 

« Oui je l'aime je la prends
À brasses pleines la grosse mer »
Tu disais mon capitaine amant des requiems
Ta musique c'est le mât qui grince

 

À toi qui aimes la mer je donnerai
2000 empans de voiles blanches
Mers intranquilles battues de mousse
Sirènes parées de pierres précieuses

 

Je donnerai ce navire fou jamais à l'encre
Au loin vers l'ailleurs toujours l'ailleurs
Monte monte la vague immense
Où la lune te frôle

 

Comme les oiseaux
Tu saisiras le ciel au vol

 

Chantal MILLAUD - février 2019