La rime française - The french rhyme

« la poésie est cette musique que tout homme porte en soi» (Shakespeare)

20 - Chansons de la mer et des marins. Hardi les gars, hâle dessus !

Shtandart - Sète 2016- Photo JM Quiesse
Shtandart - Sète 2016- Photo JM Quiesse

Mon p'tit garçon mets dans ta tête
Y'a qu'les chansons qui font la fête
Et crois-moi depuis l'temps qu'je traîne
J'en ai vu pousser des rengaines

Michel Tonnerre

 

La tradition des chansons de la mer est sans doute aussi vieille que l'humanité. On en trouve dans tous les pays à tradition maritime jusqu'à la fin de la marine à voile. En France, c'est, dit Bernard Deguy, "au 18ème siècle que l'on danse au son de l'accordéon, du violon et même des binious, car, pour faire à de nombreuses désertions sur les bateaux de la flotte pendant la révolution, une ordonnance stipule : il convient de donner aux équipages des binious et des tambourins pour entretenir la joie entre entre eux. " Parmi les chansons à danser on peut citer l'Harmonica ou encore la Polka des marins

 

De nos jours, on reprend souvent en chœur Jean François de Nantes, A Recouvrance, Fanny de Lanninon,  le Curé de Camaret, le Petit navire, Santiano ou encore Le premier c'est un marin. Ces chansons viennent du fabuleux répertoire des chansons de travail des marins mais aussi, plus largement, d'une tradition des chansons de la mer ou  des ports.

 

Un héritage populaire

 

Beaucoup d'auteurs anonymes (le gabier Camus ou Joseph-Eugène Recher-1020- sont parmi les rares marins à signer)  mais aussi des célèbrités tels Pierre Mac Orlan, Paul Emile Pajot et Théodore Botrel ont laissé un héritage d'œuvres qu'on pourrait qualifier populaire. Fanny de Laninnon et Marie Dominique sont de véritables hymnes des Troupes de marine (chants de bivouac).  Sans oublier les auteurs-compositeurs (Christian Desnos, Michel Tonnerre, Louis Capart, Rohan, Renaud, Souchon, Voulzy, Brassens, Trenet...)  et les poètes : Tristan Corbière était un redoutable marin et Louis Brauquier s'y entendait quant à le vie maritime ! 

 

 

Une pléiade de chanteurs

 

Les auteurs et interprètes de "chansons réalistes" (1930) vont connaitre un énorme succès en célébrant la mer et les marins tels Lajon (Annette), Bérard, Botrel, Damia, Fréhel, Montero, Murat, Alibert, Piaf, Gauty, Solidor, Gabin, Ouessant (Marie), Mestral, Gilles (Jean Villard), Lemarque. Et plus tard Douai, Robine, Budet, Sauvage (Catherine), Brel, Brassens, Darnal, Anne Sylvestre, Leclerc, Allwright, les Quatre barbus, Tri Yann, Babillote, Ferrat, Aufray, Servat, Goldmann, Pierron,, Lama, les Frères Jacques, les Compagnons de la chanson, Biolay, Quiesse...

 

Sans oublier les spécialistes des chants de marins que vous trouvez dans la Leçon 19.

 

 

A hisser,virer, ramer et du gaillard d'avant

 

Les chansons à hisser (le Père Lancelot, Jean François de Nantes)   à virer au cabestan ou au guideau (la Margot, Tacoma, Hardi les gars), à ramer (les Filles à cinq deniers) sont les plus caractéristiques du travail d'effort de l'équipage. Les chansons du gaillard d'avant s'entonnaient  lorsque "le long courrier trouve la véritable trêve et "goète" durant quelques jours toute la douceur de naviguer" nous dit le Capitaine Hayet (les Filles de la Rochelle, Jean Quéméneur...)

 

 

Tout un scénario de marine et des gens de l'eau

 

Ces chansons appellent à l'aventure (Garçon, prend la barre,Sur la route de San Francisco, le Tour du monde évoquent aussi la vie des marins. Souvent critiques (La Carmeline, le Chili) elles furent parfois interdites comme Adieu cher camarade. Les récits de naufrages ne manquent pas (les Gars de Donges, le Grand Coureur, le naufrage du st Philibert)  ainsi que les rencontres amoureuses (Naviguant dans le port de Nantes, Du rhum, des femmes, la Barbière, A Lorient la jolie, Margot, la Boiteuse, Chantons pour passer le temps, la Femme du président, Escales ... Les incitations à boire sont légion (Passant par Paris, Et mon premier c'est un marin), sans oublier les rumeurs de taverne (les Balivernes de La Pérouse).  Plus rares sont les évocations de batailles : Au 31 du mois d'août, le Vengeur.

 

La Marine nationale a ses hymnes mais également ses références avec le Commandant Bourdais navire d'accompagnement de la flottille de pêche, les Marins de Toulon (Maurice Fanon), les Gars de la marine, A Toulon, une Chanson morte (qui évoque les Mousses quittant Brest), la Chanson des sous-mariniers ;  Ceux du Pluviose, évoque la perte de ce sous-marin. En 1794 le naufrage du Vengeur fit toute une affaire et une chanson.

 

Peu de références pour les marins-pêcheurs pourtant si nombreux sur les côtes de France. Toutefois citons La Tramontane, le Trois marins de Groix, l'Alouette bleue, La chaloupe Jean Madeleine, le Petit bateau de pêche (Misraki-Brassens), , la Pêche au thon de Martine et Serge Rives. Les baleiniers on davantage de succès avec le  Capitaine de st Malo, la Pêche à la baleine, Pique la baleine, C'était un baleinier, Moby Dick( par Lucien Lupi),  La Doub' de rhum.

 

Les mariniers, marins d'eau douce,  ne sont pas en reste avec Saute ma jolie blonde, Gueule de serpent, Sur les bords de la Loire, le Marinier de Couéron, j'ai fait une maîtresse, les Mariniers (Jean Gabin). N'oublions pas la récente création de Rohan le Barde sur les flotteurs de bois des Vosges (la chanson des Oualous, de "saprès gaillards, boisiieux, maraudeurs et rebouteux")

 

 

Pirates et corsaires tiennent bien leur place : Le forban, Avec Jean Bart ou les Quinze marins de Michel Tonnerre, le Corsaire de st Malo. Je terminerai avec les Terre Neuvas : le Tricot de laine, Loguivy de la mer, la Chanson à curer les runs, le Départ pour Terre Neuve ou La Murielle !

 

Jean-Marie Quiesse Aout 2017

19 - Chant de travail des marins français : ouvrez vos écoutilles !(3)

Capitaine Armand Hayet
Capitaine Armand Hayet

Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !…

C’est leur anniversaire. — Il revient bien souvent. —

O poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ; (Tristan Corbière)

 

Crois-moi, fait un tour mort et deux demi clefs sur ta langue de putain malade pour bien l’amarrer et fous ton porte-plume de fourrier dans la chaudière à coaltar, ça t’empêchera de dire et d’écrire des bêtises ! (Jean-Marie Le Bihor)

 

 

 

1- Estimons-nous bien servis à la ration

 

A virer, A ramer, A hisser, A déhaler, A danser, A boire, , A pomper, du Gaillard avant, Chansons d'amour, de Terre-neuvas, de Cap-horniers[i] issues de la tradition orale les chansons de bord sont aussi vieilles  que la marine à voile ces chansons françaises de travail. Leur transmission doit beaucoup au Capitaine Armand Hayet (1920) mais aussi à Michel Colleux et ses amis, grands collecteurs devant Neptune. Michel Colleux qui a été jusqu’en Guadeloupe pour les rechercher[ii]. Sans eux, les festivals et les dizaines de groupes qui les clament,  elles n’existeraient plus. Patrimoine précieux, elles viennent de très loin et continuent leur route au grès du flot du temps, à la vitesse de la voile.

 

Comme le dit Jean-Marie Le Bihor, Gabier au Long Cours, « jamais, tu entends, nous chantions…quand on était plus à bord », « la chanson des troupiers, c’est pour la route, celle des carabins pour les salles de garde, et les nôtres pour le bord, oui pour le navire seulement, bordel à cul ! ». «Estime-toi bien servi à la ration que tu as eu déjà les airs de nos chansons avec des mots   qui seraient pas toujours bons pour le bord mais qui sont encore trop bien astiqués pour toi, que je te dis, figure de nuit ! »

 

Nous voilà prévenus, nous les veinards et les chanceux, « terriens parvenus » comme l’écrit Corbière.

 

 

2 - Une tradition qui a le vent en poupe

 

Dans la marine, plus encore qu'ailleurs, le chant est absolument nécessaire au travail : il guide la coordination des mouvements lorsqu'il faut hisser les voiles, il donne la cadence lorsqu'il faut souquer sur les avirons, et il encourage les matelots lors de manœuvres longues et fastidieuses, par exemple pour virer l'ancre au guindeau ou au cabestan.[iii]

 

Adaptées pour le répertoire populaire par les grands chanteurs de l'époque, ils sont interprétés par Jean Villard dit Gilles (Le capitaine du navire), Yvonne Georges (Valparaiso) ou Damia (Pique la baleine, Sur le pont de Morlaix)... Ces chansons seront reprises après la guerre par Germaine Montero, les Quatre Barbus, et plus près de nous par Marc Ogeret. Elles sont encore chantée aujourd'hui avec talent par Djiboudjep, les Gabiers d'Artimon, Tonnerre de Brest, Babord Amures, Nordet, les Mourres de Porc, Pavillon Noir, Soldat Louis, Cabestan, les Souillés de fond de cale, Marée de Paradis, Avis de Grand Frais, les Cap-Horniers, Terre et mer, Taillevent, les Biches Cocottes,  Sous le vent des îles,  Cré Tonnerre, les Marins d'Iroise, les Souillés de fond de cale, les Rives, Rohan le barde, Vent de Noiroise, Retour, Tricorne, la Bouline, les Bites d'amarrage, Manu Derrien, Brise glace, Quiesse, Olivier Rech et Yann Malau, les Tribordais, Olivier Bellus, Hervé Guillemer, Dan Grall,  les P'tits tirants d'eau, l'Armée du chalut, les Gras d'la Houle, les Boucaniers de st Malo, Noyez les de Noyal/Vilaine... et beaucoup d'autres.

 

Les chansons de la mer ont aussi très souvent « atterri » et font l’objet d’un genre abondant illustré par les poètes (voir plus loin) et les chanteurs comme Botrel, Solidor, Damia , Sylva,  Brel, Sauvage , Ferré, Babillotte, Brassens, Ferrat,  Renaud, Aufray, Douai, Tri-Yann, Robine, Servat, Budet, Golmann, Pierron, Lemarque, Lama, les Frères Jacques, les Compagnons de la chanson, Sylvestre, Stivell,  Biolay, votre serviteur, Quiesse, et bien d’autres.  De ce genre nous parlerons dans un autre temps. Revenons à nos chants de marins.

 

 

3 - Six hommages personnels

 

Tout d’abord, je veux rendre hommage au Gars Camus Gabier de misaine « çui là qu’a fait" Chantons pour passer le temps.  « Traditionnelle de Normandie c’est une chanson que les matelots chantaient pour virer au cabestan » nous dit Xavier Hubaut,[iv] à l’époque où le service militaire durait sept ans ! Et plus loin, « Le manuscrit dit "Berssous", rédigé à la fin du XVIIIème siècle, confirme son ancienneté»

 

 - Hommage également à Marcel Noblat et sa bordée qui en 1955 ont gravé un disque inoubliable « Chansons de bord françaises » chez Pathé.

 

 - Hommage aussi à deux amis marins hélas, disparu trop tôt en mer. Le premier sur le Beltegeuse (1979)  m’avait offert l’ouvrage « Chansons de la voile sans voiles » de Jean-Marie Le Bihor, Gabier au Long Cours et ami du Capitaine Armand Hayet, celui qui a édité le premier recueil de chansons de marins[v]. Un livre hautement initiatique et inspirant. Il m’a suivi dans mes pérégrinations autour du monde. Mais hommage aussi au second, professeur d’histoire la tête férue d’histoires de mer qui nous avait fait rencontrer un Capitaine Cap-hornier dans sa ville de Paimpol et donné le goût des choses de la mer (disparu en juillet 1969).

 

- Hommage, bien sûr,  à Armand Hayet qui « est surtout connu pour avoir porté au grand public les chants de marins, ces chansons entonnées uniquement à bord des voiliers, et qui aidaient aux manœuvres. Sans lui, personne ne connaitrait "Valparaiso" ou "La Danaé". Mais il a aussi ramené sur le continent les Chansons des Iles, à une époque où les transports entre la France métropolitaine et les DOM-TOM étaient longs et rares, au point qu'il était extrêmement luxueux de servir une rondelle de citron vert avec du punch aux Commandants qui venaient chez lui entendre ses histoires sans fin ! Il est probable que "Adieu Foulards, adieu Madras" aurait fini par aborder sur le continent, mais son travail en a grandement facilité la traversée. Il a enfin collecté des dictons des quatre coins du globe, et décrit avec précision la vie à bord des voiliers long-courriers »,  (sa petite fille Claire Aimé).

 

Certes, les paroles transmises par Hayet sont sans doute très édulcorées par rapport aux originaux, mais, comme l’écrit JM Le Bihor, « Il y a une bande de cons bénis à la voile même qui commencent à me casser les couilles avec leurs histoires de chansons…Alors quoi ! Vous voudriez peut-être que vos femmes te chantent : Et c’est mon gros vît biribi - Le Cap’taine qui le vire ?

 

- Cinquième hommage à Marc Ogeret qui a signé l’album « Chansons de la marine en bois » (1970) et celui des « Chansons salées de la marine », le tout dans un langage qui m’appartient pas à la marine en fer.

 

- Dernier hommage à Pierre Mac Orlan qui a si bien su rendre l’atmosphère des ports et de leur faune, car, dit-il,  « dans la mémoire de la plupart de ces hommes il ne reste que la puissance du décor. Des femmes passaient dans le décor… »[vi] : Margaret du Star de Chloé, Nelly du Critérion Bar, Catari de Chia, Tess de chez Charlie, Fanny de Lanninon qui « buvait une bouteille de muscadet avec les gars de la Maistrance », Marie Dominique de Cholon, Simone de Nantes, Nini la Tonkinoise, Dorothy de Tortuga…

 

 

 4 - Civilisation et poésie du Grand large

 

Je ne ferai pas un cours sur ces chansons de travail que sont celles des marins ni de l’environnement des ports. Bien d’autres l’ont fait bien mieux que moi et je vous renvoie aux nombreux sites Web et aux  écrits de Michel Colleux . Avec lui, je voudrais seulement dire  que « Le capitaine au long-cours Armand Hayet fut l'un de ces marins issus d'une véritable civilisation du large, qui, jusqu'à ses derniers jours, resta profondément attaché à l'inoubliable souvenir de ces hommes magnifiques et à leurs fabuleux navires ; ». Mais je suivrai Max Jacob lorsqu’il dit « Dis-moi quelle fut la chanson que chantaient les belles sirènes – Pour faire tomber des trirèmes les Grecs qui lâchaient l’aviron ». Car ces voix accompagnent depuis toujours la vie des marins  et continueront le faire tant qu’il y aura des voiliers sur la mer. Le mouvement de la mer n’est-il pas aussi rythme et musique ?

 

Cette musique est aussi celle des poètes, terriens ou marins : Je citerai à titre d’exemple : Amoros, Audisio, Autran, Baudelaire, Bérimont, Brassens, Cadoux, Cappart, Cendrars, Chateaubriand, Coppée, Corbière, De la Ville de Mirmont, Devatine, De Vigny, Du Bellay, Esménard, ,Homère, Hugo, Lavaux ,Le Braz, Mac Orlan, Michelet, Virgile, Pierron,    Rimbaud,  Samain, Saint Paul Roux, Trenet, Valery, Verhaeren mais aussi d'authentiques marins comme Parmentier,  Henry-Jacques, Nibor, Richepin, Michel Tonnerre, Supervielle ou Brauquier… Vous en trouverez une liste exhaustive sur le très bon site de la Poésie Maritime.

 

Belle mer !

 

Jean-Marie Quiesse - avril 2017

 



[v] Jean-Marie Le Bihor n’était autre qu’Armand Hayet. Europe Editions, 1969. Cet ouvrage fut mis à l’Enfer de la Bibliothèque Nationale et redécouvert tardivement.

[vi] Mac Orlan : chansons pour accordéon (Rouen)

 

18 - Les chansons du travail - Quand le travail déchante (2)

Bagnards en transit aux Saintes
Bagnards en transit aux Saintes

1. Au travail ! 

 

Au travail ! Au travail ! qu’on entende partout
le bruit sain du travail et d’un peuple debout !
Que partout on entende et la scie, et la lime,
La voix du travailleur qui chante et qui s’anime !

 

Auguste Brizeux, poète,  ouvre donc cette dix-huitième leçon sur la Rime française consacrée aux chansons du travail avec ses déclinaisons éternelles : emploi, métiers, souffrances mais aussi, puisqu’il n’y a pas de vie sans travail, la lutte pour l’espoir d’un travail libérateur et, s’il est considéré comme tel, pour son maintien à travers la tribulation des évolutions technologiques et économiques.  Mais le travail participe d'un l’effort humain qui, loin des images convenues si souvent colportées, apparait bien proche  du poème de Jacques Prévert.

 

L’effort humain porte un bandage herniaire
et les cicatrices des combats
livrés par la classe ouvrière
contre un monde absurde et sans lois
L’effort humain n’a pas de vraie maison

 

Mais tous les poètes ne sont pas des chantres du travail, qu’il soit agricole ou industriel ainsi le mouvement surréaliste rejette l’ordre répugnant et facile du travail »[i] et Aragon déclarera "Ah ! banquiers, étudiants, ouvriers, fonctionnaires, domestiques, vous êtes les fellateurs de l’utile, les branleurs de la nécessité ! Je ne travaillerai jamais, mes mains sont pures » [ii]

 

Et le travail est aussi vécu pour beaucoup comme une triste condition non choisie comme le chante Victor Hugo

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules

 

Il faut attendre 1874 pour voir les premières règlementations sérieuses en matière de travail des enfants. Seule la scolarité obligatoire mettra fin au travail des jeunes enfants (Loi jules Ferry en 1882).

 

2. Chansons des mineurs

 

En ce domaine,  l’importance des chansons de mineurs est parfois plus historique que musicale, mais celles-ci sont un merveilleux témoin de l’histoire sociale. «J’ai été membre d’un nombre incalculable de syndicats. Et nous n’avions pas de grands journaux ou de stations de radio pour raconter notre version de l’histoire. Nous n’avions pas de juges ou de forces de police. Nous avions les hommes», racontait Woody Guthrie.

 

Les groupes et chanteurs de mines ont toujours été importants. Ils étaient, dit-on,  même parfois payés à chanter par les entreprises qui les embauchaient pour soutenir leurs compagnons de travail. Ainsi la chanson Sixteen Tons de Merle Travis

 

«Only a miner, bury him quick;
Just write his name on a piece of a stick.
Though humble and plain be the poor miner's grave
Beyond, all are equal, the master and slave.»

 

«Ça n’est qu’un mineur! Dieu si tu le souhaites/Ecris son nom sur un morceau de bois/Bien que la tombe du mineur soit humble et banale/Dans l’au-delà, ils sont égaux, le maître et l’esclave»

 

Le rapport de force est encore loin d’être inversé avec l’arrivée des syndicats. «We told the Colorado governor to call the President/Tell him to call off his National Guard/But the National Guard belong to the governor/So he didn't try so very hard» («On a demandé au gouverneur du Colorado d’appeler le Président/Pour lui dire de rappeler sa garde nationale/Mais la garde nationale appartient au gouverneur/Alors il n’a pas beaucoup essayé»), chanta Woody Guthrie en hommage aux victimes du massacre de Ludlow.

 

 

3. Les chansons du travail forcé

 

Le problème, très souvent posé, réside en effet dans l’exploitation des vies humaines à travers le travail forcé. « Foule esclave, debout ! Debout » proclame l’internationale d’Eugène Pottier et Pierre Degeyter, et plus loin  « Ouvriers, Paysans, nous sommes Le grand parti des travailleurs ». Libérer le travail  ou les travailleurs ?

 

L’esclavage est la pire des conditions et il a fleuri pendant des siècles. Deux millions d’esclaves d’Amérique ont souffert. Ils nous ont légué les plus belles chansons de travail, les Work songs » qui évolueront vers le Négro spiritual, le soul et les tonalités modernes d’outre atlantique.

 

En France, le travail forcé a touché des centaines de milliers de prisonniers de droit commun, des condamnés politiques, religieux, des esclaves musulmans achetés ou capturés, des esclaves chrétiens de l(‘autre côté de la Méditerranée.

 

On a guère de trace des chansons des galériens de Louis XIV[iii]. Citons ce texte d'un certain  Pierre de Blatty

 

Les habits qu’on me donne
De grosse toile étaient
Une chemise rouge
Aussi est le bonnet.
Une chaîne à mes pieds.
Pour pleurer mes péchés
J’endure autant de mal
Que les pauvres damnés.

 

Passés des de la rame à la construction des navires de guerre de Vauban, les galériens se transforment alors en bagnards,[1]

 

4. Chansons du bagne

 

Ainsi, le bagne de l’ Algérie accueille plus de 9000 républicains opposés au coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte en 1851. En 1870, ce sont plus de 7000 communards (dont la  célèbre Louise Michel) , engagés dans le soulèvement de la Commune et ayant échappé au peloton d’exécution qui prennent la route de Nouméa en Nouvelle Calédonie

 

Peu de trace de bagnards poètes tels Julien Lespès ou Julien de Sanary. Mais les bagnards nous ont laissé la chanson de la Veuve : « Ont-ils une masse pesante à déplacer, une ancre, un canon… vite un des travailleurs entonne une chanson, et tous répètent le refrain. Parmi ces chansons, il n’en est point dont l’air soit plus lugubre… que la Veuve »[iv]. Bruant chantait dans Cayenne « MORT AUX VACHES... MORT AUX CONDES vive les enfants d'cayenne à bas ceux d'la sureté ». En 1876, le communard Jean Allemane écrivit « le chant des transportés » Après son reportage sur le bagne de Cayenne, Albert Londres nous a écrit  «La Belle" .Le "transporté", Jean Fagot n'est pas si anonyme que cela puisqu'il nous a laissé une chanson sur le bagne.

 

Et le très beau texte anonyme dit "le chant de l'Orapu" :

 

Chacun pour le travail s’arme d’une bricole
Et dans la forêt sombre s’avance en titubant.
L’on dirait des démons, la sarabande folle.
Car l’enfer est au bagne et non pas chez Satan.
L’on franchit les rouleaux, on tombe, on se relève.
La vase et les chicots, rien ne doit nous lasser.
Pour nous l’on ne connaît que ces mots, marche ou crève.
Le Loire porte en ces flancs de quoi nous remplacer

 

Mac Orlan écrivait : « Il est difficile d’épuiser, même en des eaux-fortes à la manière noire, les méditations que fait naître la sentimentalité des chansons de bagne et de prison, car elles évoquent les décors les plus secrets des sociétés humaines où l’instinct commande à la raison. » (Préface du disque Chants de Galères, Bagnes et Prisons par les Quatre Barbus, disque Barclay n° 80 276).

 

Une pensée spéciale pour Jean Genet et les bagnes d'enfants où, d'après Marie Rouannet "Les enfants travaillent près de treize heures par jour, sauf le dimanche". Jacques Prévert écrira la Chasse à l'enfant. Le bagne de Belle-Isle ne fermera qu'en 1977.

 

5. Et les autres

 

Travailleurs forcés, ils le furent aussi,  ces prisonniers de guerre en Allemagne et surtout les déportés dont voix se mêle toujours  aux nôtres  dans le chant des marais.

 

Et nous finirons cette leçon en évoquant les luttes ouvrières (voir la leçon 12 sur les chansons de révolte et de combat) en choisissant la grève des ouvriers de la banane en Martinique par Kolo Barst.

 

Jean-Marie Quiesse, février 2017

 



[1] Le dernier bagne français a été fermé en 1954


[i] La révolution surréaliste, n° 4, juillet 1925 ; l’inscription figure sur la page de couverture.

[ii] Louis Aragon, Chroniques, op. cit., p. 236. – Article des Etudes Littéraires n)40 https://www.erudit.org/revue/etudlitt/2009/v40/n2/037968ar.html#no1

[iii] Déserteurs, contrebandiers, faux-monnayeurs. Après la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, les protestants sont systématiquement condamnés. A cela se rajoutent les opposants politiques. Environ 7000 galériens.

[iv] Encyclopédie morale du 19ème siècle

Sur le Bagne voir "Adieu Cayenne" de Michel Pierre

 

17 - Les chansons du travail - Quand le travail enchante (1)

1 - On rigole rarement avec le travail

 

 Si les gourous du management estiment qu’il faut rire au travail pour produire mieux, le boulot lui, fait rarement rigoler la France. A part la chanson célèbre,  « Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver » interprétée  par Henry Salvador sur des paroles de Maurice Pon,  où encore  Balayer, astiquer de Zouk Machine qui, certes, évoque le travail féminin mais surtout sa contrepartie amoureuse « Pa mandé bibi rété kon madon », il est difficile de trouver quelque chose d’hilarant.

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Certes côté rire jaune il y a également l’humour grinçant des Charlots avec Merci patron « Quand on arrive à l´usine La gaité nous illumine», ou encore Albert le contractuel, sans oublier le délicat Tango Corse (Rémo Savastano et Georges Pirault) mais aussi la provoquante complainte du P3 de Jean Yanne. Une voix à part et très cool, celle de Pierre Vassiliu qui, ne voulant pas creuser sa tombe, préfère sa Chérie Lou ou sa Charlotte celle qui « Les jours de fête dans le métro vend des culottes des castagnettes ».
 

Plus discret Eddie Constantine prône une philosophie du même ordre sur des paroles de Charles Aznavour avec Et bailler et dormir « Je ne fais rien de mes dix doigts ». Et si Baschung vante la « petite entreprise » cela n’est pas tout à fait celle à qui l’on pense ! Quant au Poinçonneur des Lilas, de Gainsbourg, c’est délibérément de la provocation… « Paraît que y a pas de sot métier - Moi je fais des trous dans des billets »

 

 

2 - La nostalgie d’un travail perdu

 

C’est qu’il fait souvent trop beau pour travailler (Les Parisiennes) où alors  que le travail salarié et son assujettissement possèdent une vertu sacrée. Un dieu travail ou un travail dieu ? Il est exact que Yahvé créa la terre en « travaillant » pendant 6 jours puis qu’il dit à Adam et Eve « C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain… »

 

Chassés du paradis pour une histoire de pomme,  il faut donc travailler pour vivre si l’on en croit la Cigale et la fourmi  de Jean de la Fontaine, fable immortalisée par Pierre Péchin. Mais, néanmoins,  souvent, poésies et chansons montrent le travail agricole préindustriel comme un univers de bonheur, où, faute de ciel,  la seule vraie richesse est le travail de la terre si l’on en croit l’aristocrate moralisant Jean de la Fontaine avec Le laboureur et ses enfants,   et les belles semailles de Victor Hugo mettant en scène un paysan pourtant plutôt pauvre et mal fagoté :

 

Dans les terres, de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D’un vieillard qui jette à poignées
La moisson future aux sillons.

 

 

Chansons et poésies évoquent alors une relation  harmonieuse avec la nature et les animaux si l’on écoute la chanson de Pierre Dupont « J’ai deux grands bœufs » mais aussi, plus près de nous, Jean Ferrat avec La montagne, Catherine Sauvage Grand papa laboureur, le vigneron de Carlo Boller, les bergers de Jacques Brel. Nostalgie encore avec Anne Sylvestre et les bâtisseurs de cathédrale. Il s’agit donc d’une paix par le travail, la semence, la famille, l’amour de la Patrie, de l’église et de la terre comme en témoigne Maréchal nous voilà « N'écoutons plus la haine- Exaltons le travail » (André Montagard et Charles Courtioux). Lui répondra plus tard une autre Maréchal chanté par Juliette Gréco. La chanson encense aussi les jardins de notre enfance avec les merveilleuses " salades de l'oncle François ou la poule et ses poussins deux comptines interprétées par la fraîche Jacotte Perrier. Côté écologie, le sujet apparait déjà avec le Gardien de phare et les oiseaux de Jacques Prévert.  Hélas le paradis agricole connait aussi quelques problèmes de transformation économique comme le chante Marc Ogeret sur un texte de Luc Bérimont, Galice

 

Sur ce sujet des métiers,  la sociologue J.A Deniot [1]écrit : « Sur un plan général, l’image chantée du travail du fond musical français est d’abord celle du métier à valeur compagnonnique, du métier de corporations ou d’artisanats. L’ouvrage chanté est au mieux celui de la fabrique, plus volontiers celui de l’échoppe ou celui de la balle des divers commerces ambulants. ». C’est ce que nous allons maintenant évoquer.

 

 

3 - Chansons et poésies sur les métiers

 

D’abord quelques textes de poètes. Dans  Sur le Pont vieux , José Maria de Hérédia évoque le Maître orfèvre tandis que Nicolas Boileau rend hommage à  mon jardinier  et Arthur Rimbaud  avec sa bonne pensée du matin parle des charpentiers. Dans la porte Guillaume Apollinaire évoque le métier de portier mais aussi, dans une autre poésie, les prolétaires. Théophile Gautier, lui, fait l’éloge de l’art et de la matière. Avec humour, Gaston Couté conseille un bon métier et Esther Granek tresse un joli portrait des ménagères. Dans la ballade de la visite nocturne, un des très beaux textes de la langue française, Max Jacob brosse un saisissant portrait du veilleur de nuit de l’hôtel Nolay mais aussi évoque le taxi qui « rama ramena presqu’évanoui un homme en pleurs… »

 

Coté chansons, en France,  Louis Bousquet rend immortelle la Caissière du grand café, Charles Trenet fait s’envoler le Facteur, Maurice Chevalier la chanson du maçon, Francis Lemarque connait le succès avec les routiers et le petit cordonnier,  Leo Ferré plonge dans les profondeurs avec le scaphandrier. Berthe Sylva fait vivre le raccommodeur de faïence et de porcelaine et évoque le milieu ouvrier avec le p'tit Bosco (Scotto). Prévert met en scène le Plombier zingueur.

 

Anne Sylvestre évoque son grand père Richard, chef de gare,  Ricet Barrier chante putain de métier et met en scène la servante du château. Georges Brassens et sa pipe enjolivent les pompes funèbres, réhabilite les fossoyeurs avec pauvre Martin, encense les accordéonistes avec mon vieux Léon, ainsi que les poètes sur un texte de Jean Richepin.  Michel Emer et Edith Piaf nous donnent aussi à voir l’accordéoniste.

 

Guy Béart évoque les bureaucrates, Pierre Perret le plombier, le représentant en confitures, les postières, Claude Celler tombe amoureux de madame Pipi, Henri Salvador déclame le blouse du dentiste, Jacques Dutronc rêve d’être une hôtesse de l’air [2], Ricet Barrier chante le crieur de journaux et Annie Cordy la bonne du curé.  Georges Bastogne décoiffe avec Coiffeur-coiffeuse et Serge Reggiani avec le Barbier de Belleville. Brigitte Fontaine expédie une lettre au Chef de gare de la Tour de Carol, Alain Leprest nous enchante avec l’horloger ainsi que Giani Esposito avec le clown,  Jean Roger Caussimon avec les comédiens, Serge Debronckart Je suis comédien, Anne Sylvestre avec le pêcheur de perles.   Céline Dion dérange avec la religieuse tout comme Brassens l’avait fait avec la sienne. André Claveau signe le Rémouleur, mais aussi les routiers, la biaiseuse, Maître Pierre (meunier) ou le Petit cireur noir.  James Ollivier chante "Jehan le tailleur de Pierre" (Muriel Jack) et interprète Le poétique  rémouleur de Luc Bérimont.

 

Serge Gainsbourg tire sur les déménageurs de piano et on célèbre avec les Orgogoriental les organistes. Serge Lama met en lumière la chanteuse à vingt ans, les Frères Jacques la violoncelliste, Cora Vaucaire la grosse dame chante, Jean Noël Dupré la vie passionnée d’un chanteur de bal et Soldat Louis le sonneur de Quimperlé.

 

L’éducation n’est pas en reste avec l’institutrice de Dick Annegarn, monsieur le professeur de Hugues Aufray, la maitresse d’école de Maxime le Forestier et Brassens et le maître d’école de Bourvil. On connait par ailleurs les succès du Lycée Papillon, de l’école est finie et de Graeme Allwright avec Qu’as-tu appris à l’école et Petites boîtes. La merveilleuse Maria Szuzanna de Michèle Bernard, le tendre Alain Souchon qui a toujours dix ans. Et puis Renaud avec c’est quand qu’on va où ?

 

La police n’est pas oubliée avec le métier de Luis Rego, Flic de paris de Jehan Jonas. L’armée est également l’objet de nombreuses chansons. Je retiens général à vendre de Francis Blanche par les Frères Jacques ou encore le rire du sergent, mais surtout quand un soldat de Francis Lemarque.

 

En face, les montes en l’air et brigands sont aussi au turbin avec les perceurs de coffre fort des Frères Jacques, les faux monnayeurs par Robert Marcy monsieur Bébert évoqué par Georgius, Bonnie and Clyde de Gainsbourg, la valse des montes en l'air par Marc Ogeret, sans oublier "Arthur où qu't'as mis le corps..." De Vian et Reggiani

 

Mais l’usine monde ne chante pas. Elle travaille et exploite. La pièce de la machine y est, dit-on, plus précieuse que la compétence de l’ouvrier. Claude Dubois chante le blues du businessman. La prochaine fois nous explorerons le monde des chansons ouvrières et, au-delà celles du travail forcé.

 

Jean-Marie Quiesse décembre 2016 - octobre 2017

 

[1] http://www.lestamp.com/article.ouvriers.des.chansons.htm

[2] Dont une auditrice dira sur Youtube « j’ai danser(sic) sur cette chanson dans l’arbre de noel avec l’ecole »

16 -   L'air, souffle de l'inspiration

 

Fais balancer ma couche, toi mon vent vigoureux (Violet Grigorian)

 

 

L'air et le vent  « Il souffle un vent ici qui vient des temps d’antan » chante Aragon : L'air est symbole de Liberté. Il gonfle la voile des navires qui, larguant tout,  partent vers l'aventure. L'air est l'élément de l'envol, de la légèreté :  celui des anges, des génies comme Ariel de Shakespeare, mais aussi des aéroplanes.   Il porte Mercure, joueur de lyre, inventeur de la flûte, de l'écriture et de la danse. Dieu protecteur de tout ce qui bouge et change : Mercure protège les armateurs,  voyageurs et  poètes.  On dit qu'il engendra Eros et Hermaphrodite. Si le Zéphir transporte les message amoureux "Si je porte à mon cou en souvenir de toi, ce soupir de soie qui soupire après nous" chante Fanon, l'Aquilon déclenche la tempête,  allégorie de la passion. Le coup de vent annonce des changements : "et le vent du nord les emporte dans la nuit froide de l'oubli" écrit Prévert.

Amour viens sur ma bouche! Amour ouvre les portes!
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. (Jean Genet)

 

 

Le ciel est fait d’air, agent primordial qui est le propre du printemps et de la renaissance. La vastitude du ciel repousse les horizons et les nuages ouvrent l'imaginaire.  Là trône le Soleil. Là volent les oiseaux messagers entre le domaine des dieux,  et la terre où  les femmes tirent l'aiguille et labourent les hommes. L’air fait entendre la voix et le rire que portent les passions, diffuse les notes des fragrances, fait résonner le son de la musique et des mots. L’air est le souffle de l’inspiration et l’élément premier du chant. Les Alchimistes disaient de la pierre philosophale, que  « le vent l’a portée dans son ventre ». C’est du souffle divin que nait la forme.

 

The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.
(Bob Dylan)

 

 

 

L'air et le souffle

La poésie prolonge  sans fin cet acte créateur. Le souffle c’est l’inspiration et l’expiration, là où nous il nous semble être vraiment présent, le temps d’une respiration, d’une note continue. « Le chant est existence », dit Rilke, c’est « Un souffle autour de rien. Un vol en dieu. Un vent ». Et Jaccottet précise : « Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe ; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. ».

 

Quand l'amour nous entoure et se donne
Nous jetons sa chanson comme un sort
Ses filets, ses couplets qui résonnent
C'est tout Bach qui nous plaque ses accords (Jehan Jonas)

 

 

"Je suis vraiment né de ta lèvre" chante Aragon : le souffle est celui du début mais il sera aussi celui de la fin :

 

Mais au premier souffle de brise
Le son de ta voix me revient
Et le songe soudain se brise
De notre amour ne reste rien (Bernard Dimey)

 

 

 

L'air et la Foi

Dans  la poésie de Max Jacob, Villonnelle, trois personnages   caractérisent trois éléments et trois vertus. Nous avons vu que  Nausicaa (à la fontaine) symbolise l’eau et la charité, Pénélope caractérise la terre et l’espérance. Voici maintenant Zeuxis. Ce peintre Zeuxis, était un adepte de la peinture réaliste, porteur d'une représentation exacte de la vérité. Or, l'essence même de la Foi étant de croire ce qui semble vrai, même aux mirages, Zeuxis la symbolise donc, cette vertu qui, comme l'art, élève l'âme et sans cesse fait renaître. Car quoi de plus magique qu'une illusion devenant réalité ?  

 

 

L'air est la substance du ciel dont le blanc est la toile où chacun projette la couleur de ses sentiments, comme le peintre ses couleurs : « E, candeurs des vapeurs et des tentes, - Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles » dit Rimbaud. On peut alors dire que Zeuxis, par le souffle nouveau qu’il a apporté à l’art pictural, symbolise la liberté de l’air.

 

Grappe aux grains serrés.
Air friable.
Dans mon lit entre,
Viens en moi te cacher.
Inspire-moi ! Expire !
Inspire-moi ! Expire !
Inspire-moi ! Expire !
Profondément inspire-moi ! Ah ! Expire !
Ah ! Expire !

 

Violet Grigorian)

 

Réf : Rilke, Sonnets à Orphée/  Jaccottet, la Semaison/ Hermès Trimegiste, la Table d'Emeraude/ Aragon, Elsa/

 

Ecouter Le vent (George Brassens)

Ecouter paris 42 (Louis Aragon)

Ecouter Le plat pays (Jacques Brel)

Ecouter Villonelle (Max Jacob) par Jean-marie Quiesse

Ecouter Sortilèges de B. Dimey par Jacques Marchais

Ecouter l'écharpe de Maurice Fanon

 

      

15- Le chant de la nature : perpétuelle renaissance - La terre

 

Dans  la poésie de Max Jacob, Villonnelle, trois personnages   caractérisent des éléments. Nous avons vu que  Nausicaa (à la fontaine) symbolise l’eau et la charité. Voici maintenant   Pénélope (qui tisse la laine).   Elle caractérise la terre. C’est une femme fidèle et rusée, les pieds bien ancrés :  « ils me pressent avec le mariage et moi j’enroule les ruses de ma pelote » dit-elle au livre 19.  A l’image du temps, elle file. Mais, défaisant chaque nuit son travail, elle ralentit le temps et prolonge l'attente, bravant le destin.  Prenant son temps, elle tisse  une histoire où elle attend vertueusement son amour, Ulysse. En ce sens elle représente donc l’espérance.  Son chant symbolise la pureté de l’amour fidèle qui se renouvelle chaque nuit tout comme comme la terre se régénère à travers les saisons. Pénélope est, enfin,  une allégorie de la poésie, fausse vierge, fidèle compagne rusée, qui tisse un monde de textures à l’envers, de fantasmes, refuse l’oubli et, recommence en permanence sa chanson.

 

Aragon caractérise le temps par la femme où l’on retrouve ici l’allégorie des sirènes (miroir, chevelure, musique  et souffle du chant)

 

Je vais te dire un grand secret Le temps c'est toi
Le temps est femme Il a
Besoin qu'on le courtise et qu'on s'asseye
A ses pieds le temps comme une robe à défaire
Le temps comme une chevelure sans fin
Peignée
Un miroir que le souffle embue et désembue
Le temps c'est toi qui dors à l'aube où je m'éveille

 

Pour caractériser la Terre en chansons :

 

Georges Brassens : Pénelope

 

Jacques Brel : le plat pays

 

Jean Ferrat : que la montagne est belle

 

Henri Gougaud : les quatre cavaliers

Henri Gougaud : Galice de Luc Bérimont

 

Blaise Cendrars par Bernard lavilliers : tu es plus belle que le ciel et la mer

 

14- Le chant de la nature : perpétuelle renaissance - L'eau

 

 

 « En poésie, il n’y a pas de progrès, il n’y a que des naissances successives » (R Char)

 

 

La notion d'un l’éternel recommencement de l'histoire est souvent représentée par le serpent Ouroboros qui se mort la queue. Il s'agit d'un modèle  transposé à partir de celui des cycles physiologiques de la vie,  (condition vécue par tout un chacun). Ce concept repose sur les allégories de la naissance et de la mort entre lesquelles se construit une échelle de mesure qui marque cet espace spécifique de l’existence humaine, conduite vers une différenciation, une fois sortie de la Matière première et avant son retour au grand Tout. Dans ce processus de matérialisation de la vie de l’esprit s’établit un parallèle avec le cycle des quatre saisons,  là où la nature des quatre éléments (eau, terre, feu, air) mute en passant par différents états, tout comme les âges de la vie, les cycles supposés de l'histoire humaine, où encore les quatre étapes de la fabrication de la Pierre philosophale des alchimistes.  

 

  

 

L’eau

 

 

Ainsi Aimé Césaire traite du thème de l’eau, source régénérante et salvatrice dans son poème Soleil et eau

 

Mon eau n’écoute pas  mon eau chante comme un secret

 

Mon eau ne chante pas  mon eau exulte comme un secret

 

Mon eau travaille  et à travers tout roseau exulte  jusqu’au lait du rire

 

Mon eau est un petit enfant  mon eau est un sourd  mon eau est un géant qui te tient sur la poitrine un lion

 

ô vin vaste immense  par le basilic de ton regard complice et somptueux  

 

 

Dans le poème de Max Jacob « Villonelle », on croise trois personnages qui caractérisent trois éléments de la nature mais aussi les trois vertus de la foi chrétienne. Ainsi, l’eau qui coule est aussi le symbole de la  Charité (Dans la parabole de la fontaine de Gethsémani, une jeune femme donne à boire au Christ). Dans l'Odyssée Nausicaa donne à boire à Ulysse. L'eau devient ainsi l’allégorie de la jeune femme  vierge « salvatrice » et pleine de fraîcheur, tel l’amour qui se régénère mais aussi de la poésie qui s’écoule en permanence.

 

 

Parmi les belles chansons sur ce thème je retiens celle de Guy Béart : L’eau vive , « A la Seine » de jean-Roger Caussimont,  Porteuse d'eau par Anne Sylvestre ou encore Le lac de Gilles Vigneault

 

13 - Chanson de mémoire

 

"Je vois des itinéraires chantés sur tous les continents, à travers les siècles. Je vois les hommes laissant derrière eux un sillage de chants…" (Bruce Chatwin)

 

Il est difficile à l’Homme de tenir en place. Son imaginaire le pousse  à explorer au-delà, et son  intelligence lui sert à tracer un chemin où l’aventure égrène sa petite chanson. « Il existe des aventuriers immobiles, mais le mieux c’est d’aller y voir » dit Mac Orlan. Volontairement ou par obligation, les nomades sont légion.   Or, souvent,  ils  laissent sur les chemins des éléments discrets de leur passage, pour eux-mêmes ou à destination des suivants : un bouquet de fleur, un signe gravé… Le passé est constamment contenu dans le présent.

 

La chanson aussi trace des pistes à travers les continents. "Elle exprime le ressenti d'un témoin, elle permet de raconter l'histoire" dit Frédéric Mallegol.  Marqueurs identitaires, les chansons dessinent des ensembles culturels  partagés comme celui des Roms, des gens de mer, des migrants, où encore  vont faire émerger une particularité locale, la voix d’un village perdu, sur l’écran du monde. « Echo, écho des longues plaines » écrivait Max Jacob.

 

La chanson de rue est également le baromètre d’un monde actuel ou passé : « La chanson est le meilleur moyen d’exprimer cette sentimentalité quotidienne de l’âge des souvenirs de la rue et de leurs conséquences… l’année même où Rose blanche, dont le nom resta gravé longtemps sur les planches de la grande palissade, fut tuée d’un coup de couteau…  Le Critérion bar de Rouen avec la barmaid Nelly.  Les stars du Havre avec Margaret, Chiaia avec Caterina, Londres avec le pub de Charlie Brown, Brest avec Fany de Lanninon mais aussi Crouton des ponts et Chaussées sur son bateau, le Léon Bourdelle. Des femmes passaient dans ce décor… » écrit Pierre Mac Orlan. Et, ailleurs : « La chanson n’est pas une œuvre strictement littéraire, c’est un élément de la vie…Elle reconstitue, avec une fidélité profonde telle époque mal connue… »

 

Mais aussi, la chanson est un récit qui lutte contre l’oubli.   « Avec quelques chansons, un homme peut raconter sa vie. C’est la force si émouvante de la musique populaire qui s’enrichit des sentiments qu’elle inspire… », écrit Mac Orlan. Comme l’itinéraire de chacun est unique, chacun possède sa chanson intime.  Ainsi, la mémoire peut flancher, mais pas la ritournelle. Si l’on me dit « chanson de mémoire », me vient souvent un air qui, quelque part, balise mes souvenirs. Il marque le  moment où l’on côtoie les marges du temps, là où se perçoit, à l’évidence d’une note suspendue où du rythme de la marche, que tout change. « Ce qui a changé hier - Devra changer demain » chante Mercedes Soza.  Tout change mais ma chanson retiendra l’important.

 

J’entends couler le fleuve du temps .

 

Jean-Marie Quiesse -novembre  2015

 

Ecouter Mercèdes Soza - Todo Cambia

 

 

Michel Bülher - Photo JM. Quiesse
Michel Bülher - Photo JM. Quiesse

12 - Chanson de révolte, chanson de combat

 

Ecouter

Michel BULHER   prix Jacques DOUAI 2013 - Mon Père

 

 

Depuis 3900 ans entre guerre et paix !

 

« Pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris et des plaintes : voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées» nous dit Jean-Jacques Rousseau[1]. Mis à part les chroniques mesurées des comptables et des géomètres, les textes les plus anciens sont des chants de combat. La poésie héroïque se définit comme une mise en forme de la parole qui persiste au-delà de la rumeur. La célébration épique confère l’immortalité

 

L'épopée de Gilgamesh s’écrit dix huit siècles siècle avant Jésus Christ. Il s’agit d’un premier combat de héros symbolisant les deux forces qui s’affrontent en chaque être humain, celle du bien et celle du mal.

 

Guerre et paix seront aussi les thèmes de prédilection d’Homère. Comme les figures gravées sur le bouclier d’Achille, le chant est écartelé entre le bien apparent de la nature ou des villes en paix, et le mal de la guerre suscité par les passions humaines. Il résonne sur l’airain au rythme du vers Dorien.  

 

Bon ou mauvais, « Il n’est pas de jour qui ne soit rempli par l’effort de l’homme »[2]. Les chants et les danses de la poésie lyrique disent les destins des êtres jetés dans le temps de l’histoire.   « Zeus nous a fait un dur destin, afin que plus tard nous soyons chantés des hommes à venir », dit Hélène de Troie[3]. Et dans l’Odyssée, Alcinoos, roi des Phéaciens, pour consoler Ulysse qui pleure ses camarades morts  dit « Si les dieux ont infligé la mort à tant d’hommes, c’est pour donner des chants aux gens de l’avenir » [4]Cette poésie lyrique ne parle pas que des héros de la guerre. Pindare célèbre également les athlètes du stade, les chevaux de course et les rois et (déjà !) l’amour.

 

Le chant de la liberté

 

Le chant transcende le temps. La forme de l’épopée sera reprise au Moyen âge par les Chansons de Geste comme celle de Roland. La chanson accompagne les évolutions de l’histoire des sociétés et le poète prend parfois position comme Clément Marot qui, pourtant classé comme poète de la galanterie,  prône la liberté de pensée en termes de religion et que l’on met en prison pour son soutien à la Réforme. Parmi bien d’autres, on connait aussi André Chénier et Roucher, guillotinés, Victor Hugo avec les Châtiments, Lamartine prenant parti contre la peine de mort, Rimbaud et les « morts de 92 », Gérard de Nerval qui défend le parolier Béranger, opposé à la monarchie et aux jésuites, ou Alfred de Vigny qui se refuse à entrer en politique ! Plus près de nous, citons Paul Eluard dont le poème « Liberté » est déversé par tract sur les populations occupées par les nazis, Louis Aragon, Francis Ponge, Luc Bérimont, René Guy Cadou, René Char, et Robert Desnos, mort en déportation. Kessel et druon écrivent aussi le Chant des partisans.

 

Chansons, chanteuses et chanteurs engagés

 

Côté chansons, pensons aux mazarinades[5], aux chansonniers[6], aux comiques troupiers, aux chants ouvriers, chansons révolutionnaires françaises et de la Commune[7], mais aussi portugaises, espagnoles communistes, arabes, grecques, américaines, latino-américaines.  Plongeons nous dans les chansons anarchistes, pacifistes, les chants des prisonniers et des galériens et  la chanson sociale.  N’oublions pas non plus la chanson réaliste avec Yvette Guilbert et Eugénie Buffet puis Fréhel, Damia, Piaf, Suzy Solidor…

 

Nos contemporains engagés s’appellent Admiral T, Graeme Allwright, Maurice Alezra, Dick Annegarn, Charles Aznavour, Isabelle Aubret,  Hugues Aufray, Paul Barrault, Barbara, Ricet Barrier, Simone Bartel, Alain Bashung, Baster, Julos Beaucarne, Guy Béart, Gilbert Becaud, Marie Paule Belle, François Beranger, Berrurier Noir, Jacques Bertin, Georges Brassens, Jacques Brel, Jean Max Brua, Michel Bühler, Germain Calixe, Louis Capart, Jean Michel Caradec, Philippe Clay,  Jean René Caussimont, Chanson Plus Bifluorée, Robert Charlebois, Marc Chevalier, Pia Colombo, Guy Conquête, Yvan Dautin, Jacques Debronckard, Catherine Derain,  Richard Desjardins, Jacques Douai, Jacqueline Dorian, Aimé Duval, Gilles Elbaz, Enfants Terribles (les), Lény Escudero, Giani Esposito,  Entre2Caisses, Fabe, Maurice Fanon, Jean Ferrat, Leo Ferré, Claude Fontfrède, Brigitte Fontaine, Frères Jacques, Michel Fugain, Remo Gary, Serge Gainsbourg, Pierre-Yves Gien, Glenmor, Stephane Goldman, Henri Gougaud, Juliette Greco, Gribouille, Bernard Haillant, Jacques Higelin, Jofroi, Jehan Jonas, Pauline Julien,  Juliette, Jean Luc Juvin, Kan’nida, Serge Kerval, Xavier Lacouture, Gilbert Lafaille, Serge Lama, Boby Lapointe, Gérard Lavillier, France Lea, Andrée Lebas, Sylvain Lebel, Félix Leclerc, Maxime Le Forestier, Francis Lemarque, Allain Leprest, Claude Léveillée, Lo’Jo, Robert Loyson, Jean Yves Luley, Paul-André Maby, Colette Magny, Jacques Marchais, Hélène Martin, Lise Médini, Paul Meslet, Danielle Messia, Christophe Miossec,  Jean Moiziard, Eugène Mona, Monique Morelli,  Mouloudji, Pierre Perret, Nana Mouskouri, Yves Montand, Gérard Morel, Georges Moustaki, Leo Noël,  Magali Noël, Noir Désir, Claude Nougaro, NTM, Marc Ogeret, Ogres de Barback, Marie Claire Pichaud, Gérard Pierron, Quatre Barbus, Serge Reggiani, Colette Renard, Renaud, Marc Robine, Luc Romann, Rue ketanou,  Brigitte Sabouraud, Damien Saez, Véronique Sanson, Michel Sardou, Catherine Sauvage, Jacques Serizier, Gilles Servat, Christine Sèvre, André Schlesser, Yves Simon, MC Solaar, Soldat Louis,  Nathalie Solence, Francesca Solleville, Jean Sommer, Alain Souchon, Alan Stivell, Anne Sylvestre, Henri Tachan, Têtes raides, Hubert félix Théfaine,  Michel Tonnerre, Tordue (la), Jack Treese,  Bea Tristan, Tri Yann, Serge Utché-Royo, Michel Valette, Anne Vanderlove, Jean Vasca, Pierre Vassiliu, Cora Vaucaire, Vélo, Boris Vian, Gilles Vigneault,  Paul Villaz, Claude Vinci, Firmin Viry, Jean Marie Vivier, Laurent Voulzy, Denis Wetterwald, Jean Yanne, Jacques Yvart,  Zazie, Zebda, Ziskakan

 

 

La chanson fait-elle peur ?

 

J’ai trouvé sur la toile[8] et émanant de collégiens, cette définition qui me convient pour toutes ces chansons politiques de combat, de révolte, de résistance au milieu ambiant : « une chanson engagée est une œuvre musicale chantée à travers laquelle lʼartiste revendique, affirme ses idées, et incite les autres à les adopter. C’est ainsi que les artistes, dans un contexte historique précis, décident de mettre leur art au service dune cause ». Elle accompagne l’histoire, traduit les espoirs, les révoltes, soutien des causes. Cette chanson populaire est « une manière pour le peuple de se parler à lui-même et de s’entendre »  ajoute Yves Charles Zarka[9].

 

De quoi nous parlent les chansons interdites ? Radio France vient de publier en 2014 un ouvrage sur 100 chansons  contemporaines censurées (10). Elles sont relatives à la sexualité (le gorille, Beyond my control, Déshabillez moi, les cocus, son nombril, le diable au corps, Erotica, le Sud..), la religion (Allah, Jésus Christ est un hippie, le Bon Dieu),   la politique (Inch Allah, Miss Maggie), le pouvoir (Du vent, Quitte le pouvoir, les Ricains, la petite juive, nuit et brouillard, Potemkine ), la révolte (Choisi ton opium), la guerre (la gloriole, Hécatombe, Aux armes et caetera, le déserteur, j’ai vu, parachutiste, la femme du sergent, le chant des marais, la chanson de Craonne) la drogue (Mangez moi, Speed my speed, Lucy in the sky), la violence (college boy, A force de le dire), le racisme (La France est au français, Ya bon la Sécu), le social (les jolies colonies de vacance, les bourgeois)...

 

 

Pourquoi toutes ces censures ? Les chansons font-elles peur ? Le plus vieux texte de chanson du monde est Summerien et, par chance, il s'agit de la berceuse pour un fils de šulgi ! Fils de héros ou futur héros ? Peut-être bien chanteur engagé ?

 

Jean-Marie Quiesse - 2015



[1] Rousseau JJ. Essai sur l’origine des langues

[2] Werner Jaeger, « Paideia – La formation de l’homme grec »

[3] Iliade (VI, 357-358).

[4] Odyssée, VIII, 579-580

[5] Paul Scarron

[6] Jules Jouy, Aristide Bruant Gabriel Montoya, Montehus

[7] Jean-Baptiste Clément, Eugène Pottier, Louise Michel

[8] radiolesfougères

[9] Que dit la chanson ? (Revue « Cités » n° 19, 2004)

[10] Pierrat E. , Sfez.A, 100 chansons censurées, Hoêbeke, 2014

Roger Suraud - Inspiration poétique
Roger Suraud - Inspiration poétique


11- Le souffle des dieux - Breath of the gods

 

Dans le poème Villonnelle, mis en musique par J.Douai Max Jacob commence  par une demande d’inspiration. « Dis moi quelle fut la chanson… » . Celle-ci devient transcendantale avec l'appel à la musique divine "Dis moi Vénus, je t’en supplie quelle était cette mélodie ?" 

 

La poésie est-elle « furor », souffle dieux ? Vénus est en effet considérée comme une grande inspiratrice, voix secrète de la nature, de l’inconscient. Comme la sirène, elle voit dans le miroir qu'elle tient en main.  Le terme poésie vient du grec «poiein» qui signifie «créer». Selon les poètes de l'Antiquité, comme Platon, cette création n'était que le résultat d'un don que les dieux réservaient à quelques élus. Ainsi Pindare (518 av JC) ne se qualifiera jamais de poète mais de Hérault, d'interprète, de devin.

 

Ce don permet d'évoquer, ici bas,  un univers qui enchante le monde réel. Si Du Bellay « pleure » ses « ennuis », la poésie les transforme : « Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante » dit-il. Baudelaire cultive les "fleurs du mal " : mal et malheur fournissent une secrète jouissance. Si le poète souffre et, s'il se sacrifie comme le pélican de Musset, c'est pour renaître dans une nouvelle vie meilleure. La métaphore y est très souvent utilisée parce qu'ele ouvre à une vision de l'harmonie cosmique.

 

Plus tard on considérera le poète comme un créateur à part entière qui se dépasse et exprime, à travers une expérience individuelle, une expérience universelle proche de la « nature ». Le poète n’est plus un médium « au front éclairé » (Hugo) mais un creuset, et la voix cette influence secrète qui se fait entendre dans la poésie, c’est bien la sienne ou plutôt celle de son langage.

 

 La nature est un temple où de divins piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles (Baudelaire)

 

René Guy Cadou, poète du 20ème siècle laissait entendre, qu’à travers sa propre expérience, le poète était « à l’écoute d’une parole qui ne vient pas de lui ». Le débat n’est pas terminé. En est-il de même pour la chanson ? Georges Brassens disait « je ne suis pas poète, je suis chansonnier et fier de l’être et j’espère que la chanson est un art majeur ».

 

In Villonnelle, Max Jacob begins with a request for inspiration. "Tell me what was the song ..." It is a call to a transcendental inspiration. Then, as in a ballad an item is returned in the manner of a refrain “Tell me Venus, I beg you what was that sound?"

 

Is the poem "furor" gods breath? Venus is indeed considered as a great inspiration , inner voice of nature, of the unconscious. As the siren, she sees in the mirror. The term poetry comes from the Greek "poiein" which means "create".  According to the poets of antiquity, such as Plato, this creation was the result of a gift the gods reserved for a chosen few.

 

This gift evokes a world down here that enchants the real world. If Du Bellay "cry" his "trouble", poetry transforms : "So that,singing , I often enchants them" he said . Baudelaire cultivated "flowers of evil" evil and misfortune provide a secret pleasure. If the poet suffers and if he sacrifices him, like the pelican of Musset, he is reborn better.

 

Later the poet was considered as a full designer who transcends and expresses, through an individual experience , an universal experience close to the "nature" . The poet is not a medium "with an informed forehead" (Hugo ), but a crucible , and the voice, this secret influence, which is heard in poetry , it's his voice, or rather the voice of his language.

  

René Guy Cadou, poet of the 20th century believed that through his own experience, the poet was " listening to a word that is not from him." The debate is not over. Is it the same for the song ? Georges Brassens said "I'm not a poet, I am a singer and I am proud of it, and I hope that the song is an art major".


Jean-Marie Quiesse - 2015

10 – Ambiguïté de l’amour - Ambiguity o love

 

La poésie nous interroge : l’amour est-il vraiment sexué ? Achille est-il homme ou femme ?  Zeus craignant que cet enfant ne lui fasse de l’ombre, avec la complicité de sa mère Thétis qui craignait sa mort sur le champ de bataille, Achille fut élevé comme une fille au sein d’un chœur de vierges jusqu’à ce qu’Ulysse le reconnaisse et l’emmène pour combattre Troie. Plus tard les vierges Hellènes vont tenter de séduire les grecs enfermés dans le cheval en leur évoquant leurs compagnes qui les attendent au pays. Ces belles séductrices sont pourtant souvent représentées par les vierges de Lesbos  où professait l’ambigüe Sapho. 

 

Ma langue est comme brisée,
Et soudain, au cœur de ma chair,
Un feu invisible a glissé.
Mes yeux ne voient plus rien de clair,
A mon oreille un bruit a bourdonné.
(Sapho)

 

S’il n’y a pas d’ambiguïté ans la chanson « Ouvre » de Suzy Solidor, Escale en porte une magnifique.

 

Son baiser me brûle toujours est-ce ainsi qu’on dit l’amour (Escales)

 

Quant à Max Jacob, il va jusqu’à féminiser le fruit de son amour dévorant :

 

O toi qui dort à cet étage parmi les liens de tes parents, sens-tu qu’on touche à ta maison – Verras-tu dans ton rêve, endormie, celui qui touche à ta porte, à la porte de ta maison ? (Max Jacob, Ballade de la visite nocturne)

 

Et Jean Genêt nous parle de « frégate »

 

O traverse les murs, s'il le faut marche au bord
Des toits, des océans, couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort. (Le condamné à mort Jean Genet)

 

Belle chanson à double langage  que celle de Bobby Lapointe : Andrea c’est toi


Jean-Marie Quiesse - 2014


9- Quête de la beauté - Quest for beauty

 

L’art est une perpétuelle quête du « beau ». En poème ou en chanson, la Beauté affirme son pouvoir sur les poètes, les «dociles amants» de Baudelaire. La langue poétique nous met à sa recherche pour mieux l’expliquer : beauté réelle du monde comme celles de la mer, d’un paysage, de la femme, de l'homme, d’un lac, du ciel… Beauté d’un absolu parfois confondu avec Dieu, parfois désacralisé. C’est alors celle de la perfection esthétique, des beaux êtres, des beaux objets, de l’élégance d’un Oscar Wilde. Mais c’est aussi la beauté de l'acte de création artistique exprimée par Rainer Maria Rilke. Ce peut-être enfin la beauté qui réside dans la sacralisation de l’être aimé.

La beauté oblige à marcher dans les pas d’Orphée qui va en enfer par amour. Ainsi tout poète traverse  les enfers de son temps. Baudelaire extrait la beauté du mal, de l’insoutenable. Car la beauté, si elle est celle de l’absolu incarné, est aussi celle de l’obscur.  Tout comme l’amour si souvent chanté.

 

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Ch Baudelaire

 


Art is a perpetual quest for "beautiful." In poem or song, Beauty asserts its power on poets, "docile lovers" of Baudelaire. Poetic language puts us in his quest to better explain it to us: real beauty of the world as those of the sea, a landscape, woman, lake, sky ... Beauty absolute sometimes confused with God sometimes desecrated. It was then that the aesthetic perfection, beautiful beings, beautiful objects, the elegance of Oscar Wilde. But it is also the beauty of artistic creation expressed by Rainer Maria Rilke. This may finally be the beauty that lies in the consecration of the beloved.

Beauty forced to walk in the footsteps of Orpheus goes to hell for love. Thus every poet through the underworld of its time. Baudelaire extract the beauty of evil, unsustainable. For beauty, if it is one of the absolute incarnate, is also that of the dark. Just as love so often sung.

 

La beauté de Baudelaire par Léo Ferré



Jean-Marie Quiesse - 2014

 

 

8 - Quête de la Vérité - Search for truth

 

La poésie, comme la chanson, est la langue de la vie. Leurs chants disent des bribes de vérité. On attendrait qu'elles lèvent le voile sur  les secrets de la vie mais celle-ci coule, toujours changeante. Orphée était fils d'Apollon, soleil aveuglant en mouvement, et de Calypso, la nymphe qui chante des histoires de renommée en s'accompagnant d'une guitare. Comme elle, la chanson dit au moins une vérité, celle qui émerge, un moment, de notre interprétation personnelle telle une aveuglante vérité. Le poète repeint le monde à sa façon, et il semble plus réel.

 

Même si celle-ci est illusion,  elle sait créer de l'émotion, celle de  sentir couler la vie.  Même si elle se nourrit parfois d'impostures, elle nous fait endosser, un instant, l'étoffe immuable du héro, si différent des autres, si proche, dit-on, des dieux. Et puis, créer un peu d'ambiguité dans un monde d'images sages projetées pour  les autres sur les parois de la caverne est  une forme de plaisir. Jouissance sacrée à laquelle Zeus se livrait volontier, lui, le père d'Apollon et grand père d'Orphée. C'est sous la forme d'une pluie d'or qu'il connu Danaé et enfanta Persée, grand pourfendeur du mal, et amoureux fou d'Andromède. La vérité se cacherait-elle dans les mystères de l'amour ?

 

Le géant de papier (paroles : Sylvain Lebel. Musique: Jeff Barnel)



Jean-Marie Quiesse - 2014

 

 

7- Voyage initiatique dans l'inconnu de l'errance (Initiatory Journey into the unknown wandering)

 

L’Odyssée, une des premières formes connues de poésie, est un voyage initiatique truffé d'aventures. On s'y déplace en largeur et en profondeur. Le lointain ou le très proche renvoient en effet à nos espaces de pensée et de rêverie. La poésie est, très souvent, à l’image de la vie, une démarche, une recherche où les choses prennent sens lorsqu’on en approche ou lorsqu’on s’en éloigne. Les sirènes font "tomber des trirèmes les grecs qui lâchaient l'aviron" nous dit Max jacob, Du Bellay, lui encense les héros nomades "Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage - Où comme cestui là qui conquit la toison", Félix Leclerc chante les "souliers (qui) ont beaucoup voyagé" et René Char nous dit "Comment vivre sans inconnu devant soi ?"

 

Odyssey, one of the earliest known forms of poetry is a journey full of adventures. We travel in depth and width. Distant or very close indeed refer to our areas of thought and reverie. Poetry is very often as the life, a process, a search where things make sense when approaching or when moves away. The sirens make "falling the Greek of the triremes when they loose rowing" says Max Jacob, Du Bellay,  incenses the nomadic hero "Happy is he who, like Ulysses had made a great trip - Or  "cestui" there who conquered the fleece".  Félix Leclerc sings "shoes (which) have traveled" and René Char says "How can we live without the unknown before us?"



Jean-Marie Quiesse - 2013

 

Félix Leclerc chante "Moi mes souliers"

Brel-Ferré-Brassens - photo JP Leloir
Brel-Ferré-Brassens - photo JP Leloir

6 - La poésie qui chante - When poetry sings

 

Pour le parolier  Dick Annegarn « On confond trop la poésie et la littérature avec la chanson qui n'est pas une littérature, ou alors orale. La chanson pour moi devrait être dissociée… » Et pourtant, sans oublier le retour des très lointains Ruteboeuf, Villon ou Ronsard,  quel poète du siècle dernier aura t’il eu autant d’auditeurs que Aragon revu par Ferrat ou Ferré, Charles Cros, Robert Desnos, Paul Fort ou Pierre Mac Orlan ? Et  Amade,  Brassens,  Brel, Lapointe, Nougaro, Trenet ? Poètes ?

 

A moins que l’on ne donne à la poésie littéraire, sauf la mauvaise, un statut de supériorité, ce qui importe c’est qu’elle soit la musique qui accompagne et interroge les temps de la vie, cet « envers du temps » (Aragon). C’est une fonction prioritaire de la chanson «  élément de la vie, un élément presque toujours populaire qui nait d’une rue, un paysage, d’un nom de fille et d’un espoir anarchique dans une sorte de liberté de penser » (Mac orlan).

 

A l’origine la poésie semble pourtant bien être « oralité, scansion, vibration vocale, exhalaison, montée du corps. » comme dit Jacques Bertin. Elle existait bien avant Gutenberg et son nouveau véhicule.  Sa forme était avant tout faite pour s’accorder avec la musique. Le lien semble pérenne. Apollinaire écrivait « J’aime beaucoup mes vers, je les fais en chantant et je me chante souvent le peu dont je me rappelle ».La chanson est un des véhicules de la poésie.

 

Mais, depuis l’avènement de l’imprimerie, la poésie semblerait devenue principalement un genre écrit que l’on lit et apprend par cœur. Et pourtant, dans une nouvelle étape dite de « recyclage » qui d’autre mieux que Serge Gainsbourg a su permettre, en musique, la transition vers une nouvelle forme poétique véhiculée par la multiplication du disque et du visuel où « La poésie, grâce à la radio, à la télévision, au disque, fait une reconversion inattendue, qui ressuscite le temps où le chant n’était pas dissociable de son exercice » (Luc Bérimont)

 

C’est encore par Luc Bérimont que je terminerai, fervent défenseur, avec Jacques Douai, de la chanson française de qualité, celui qui « arracha la poésie à son splendide isolement » (Pierre Seghers ). « La poésie ne guérit pas de la chanson. Elle se console mal d’avoir été séparée, divisée comme au couteau, de la compagne qui réchauffait son souffle. Orphée sans sa lyre n’est plus entendu. Il pense. Il est triste. Il sait les choses que savent les ingénieurs, mais il oublie de se laisser gagner par l’ivresse obscure qui faisait de lui un demi-dieu ».

 

Chanson et poésie - "Apostrophe" avec Moustaki, Bérimont , Brigny



Jean-Marie Quiesse - 2013

 

5- Le chant des oiseaux - Birdsong

La poésie est souvent caractérisée comme le « chant des oiseaux ». Considérée comme ne sorte de langue originelle, elle est la « petite musique des choses » fondamentale de l’existence, révélant un imaginaire collectif. Le langage poétique joue avec les sonorités.

 

La poésie est un sortilège. Les rites de l'enchantement mêlent musique et paroles.  Le poète avec ses mots recrée à travers son langage des mondes disparus ou mythiques. Il use d'une langue sacrée dite des oiseaux pour dénoncer le mal,  évoquer l’imaginaire. Le monde poétique est empli de métaphores qui, empruntées au monde quotidien et sensible, expriment des idées abstraites. Ainsi Aragon qui nous plonge dans l’univers fantastique des yeux d’Elsa, à la fois allégorie de la poésie, de la liberté et de l’amour.

 

Poetry is often characterized as "birdsong". Considered so does the original language, it is the "little things music" fundamental to the existence, revealing a collective imagination. Poétic language plays with sound. Poetry is a curse. The rites of magic mix music and lyrics. The poet with his words recreates through its language missing or mythical worlds. He uses a language calledsacred bird” to denounce evil, evoke the imagination. His world is full of poétics metaphors borrowes everyday and sensitive world. They express abstracts ideas.  Aragon plunges us into the fantastic world of Elsa eyes, both allegorical poetry, freedom and love.

 

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa

Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent

Mais je voyais briller au dessus de la mer

Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

 

Ecouter Sortilèges de Bernard Dimey par jacques Marchais



Jean-Marie Quiesse - 2013

4 - Le rouleau de musique, apanage des sirènes - Roll music, prerogative of sirens

Cylindre de cire pour graphophone - Image Wikipedia
Cylindre de cire pour graphophone - Image Wikipedia