Chansons, poésies de la mer et des marins

1. Chant de travail des marins français : ouvrez vos écoutilles !

Capitaine Armand Hayet
Capitaine Armand Hayet

Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !…

C’est leur anniversaire. — Il revient bien souvent. —

O poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ; (Tristan Corbière)

 

Crois-moi, fait un tour mort et deux demi clefs sur ta langue de putain malade pour bien l’amarrer et fous ton porte-plume de fourrier dans la chaudière à coaltar, ça t’empêchera de dire et d’écrire des bêtises ! 

(Jean-Marie Le Bihor)

 

 

1- Estimons-nous bien servis à la ration

 

A virer, A ramer, A hisser, A déhaler, A danser, A boire, , A pomper, du Gaillard avant, Chansons d'amour, de Terre-neuvas, de Cap-horniers[i] issues de la tradition orale les chansons de bord sont aussi vieilles  que la marine à voile ces chansons françaises de travail. Leur transmission doit beaucoup au Capitaine Armand Hayet (1920) mais aussi à Michel Colleux et ses amis, grands collecteurs devant Neptune. Michel Colleux qui a été jusqu’en Guadeloupe pour les rechercher[ii]. Sans eux, les festivals et les dizaines de groupes qui les clament,  elles n’existeraient plus. Patrimoine précieux, elles viennent de très loin et continuent leur route au grès du flot du temps, à la vitesse de la voile.

 

Comme le dit Jean-Marie Le Bihor, Gabier au Long Cours, « jamais, tu entends, nous chantions…quand on était plus à bord », « la chanson des troupiers, c’est pour la route, celle des carabins pour les salles de garde, et les nôtres pour le bord, oui pour le navire seulement, bordel à cul ! ». «Estime-toi bien servi à la ration que tu as eu déjà les airs de nos chansons avec des mots   qui seraient pas toujours bons pour le bord mais qui sont encore trop bien astiqués pour toi, que je te dis, figure de nuit ! »

 

Nous voilà prévenus, nous les veinards et les chanceux, « terriens parvenus » comme l’écrit Corbière.

 

 

2 - Une tradition qui a le vent en poupe

 

Dans la marine, plus encore qu'ailleurs, le chant est absolument nécessaire au travail : il guide la coordination des mouvements lorsqu'il faut hisser les voiles, il donne la cadence lorsqu'il faut souquer sur les avirons, et il encourage les matelots lors de manœuvres longues et fastidieuses, par exemple pour virer l'ancre au guindeau ou au cabestan.[iii]

 

Adaptées pour le répertoire populaire par les grands chanteurs de l'époque, ils sont interprétés par Jean Villard dit Gilles (Le capitaine du navire), Yvonne Georges (Valparaiso) ou Damia (Pique la baleine, Sur le pont de Morlaix)... Ces chansons seront reprises après la guerre par Germaine Montero, les Quatre Barbus, et plus près de nous par Guy Béart ou Marc Ogeret. Elles sont  chantées aujourd'hui avec talent par l'Armée du chalut, Avis de Grand Frais, Babord Amures, Barababord, les Biches Cocottes, les Bites d'amarrage, JJ. Blanchard, les Boucaniers de st Malo, la Bouline, la Bricole (Boulogne), Brise glace, Cabestan, les Calfats de Pontchateau, les Cap-Horniers, Charbonniers de l'enfer, Cré Tonnerre,  Corsaires malouins, Christian DesnosManu Derrien, Djiboudjep, Douar Mor, les Ducs d'Albe,  Michel Faubert et Michel Bordeleaula Ferraille, les Gabiers d'Artimon, Gaule de bois, Dan Grall, les Gras d'la Houle, Hervé Guillemer, les Goristes, les Huit de Marennes, Michel Laperdrix, Henri Laffitte, Long John Silver, Fanch le Marrec, Marée de Paradis,  Mille Sabords, les Mourres de Porc, Nordet, , Mouez port rhu, les Noyez de Noyal/Vilaine, Les ouf du Dyjau, Paotred Eussa, Pavillon Noir, les P'tits tirants d'eauJean-Marie Quiesse, les Ports autonomes,  les Receneurs, Retour, Rohan le barde, Rhum et Eau, Sacrée bordée, Soldat Louis, les Souillés de fond de cale, Sous le vent des îles, Strand hugg (Granville), Suroît des îles de la Madeleine, Taillevent, Michel Tonnerre,  Tonnerre de Brest, Terre et mer, Toue Sabord (Loire), Tricorne, les Tribordais, les Vareuses Pontoises (Boulogne), Philippe Vanden et Jean Michel Deudon, Vent du large, Vent de Noiroise, Mikaêl Yaouank,  Yogan...et beaucoup d'autres.

 

Les Receneurs proposent leur  Cahier de Chants de Marins
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Cette musique maritime est  aussi celle des poètes, terriens ou marins : Je citerai à titre d’exemple : Amoros, Audisio, Autran, Baudelaire, Bérimont, Brassens, Cadoux, Cappart, Cendrars, Chateaubriand, Coppée, Corbière, De la Ville de Mirmont, Devatine, De Vigny, Du Bellay, Esménard, ,Homère, Hugo, Lavaux ,Le Braz, Mac Orlan, Michelet, Virgile, Pierron,    Rimbaud,  Samain, Saint Paul Roux, Trenet, Valery, Verhaeren mais aussi d'authentiques marins comme Parmentier,  Henry-Jacques, Nibor, Richepin, Michel Tonnerre, Supervielle ou Brauquier… Vous en trouverez une liste exhaustive sur le très bon site de la Poésie Maritime.

 

 

  3 - Six hommages personnels

 

Tout d’abord, je veux rendre hommage au Gars Camus Gabier de misaine « çui là qu’a fait" Chantons pour passer le temps.  « Traditionnelle de Normandie c’est une chanson que les matelots chantaient pour virer au cabestan » nous dit Xavier Hubaut,[iv] à l’époque où le service militaire durait sept ans ! Et plus loin, « Le manuscrit dit "Berssous", rédigé à la fin du XVIIIème siècle, confirme son ancienneté»

 

 - Hommage également à Marcel Noblat et sa bordée qui en 1955 ont gravé un disque inoubliable « Chansons de bord françaises » chez Pathé.

 

 - Hommage aussi à deux amis marins hélas, disparu trop tôt en mer. Le premier sur le Beltegeuse (1979)  m’avait offert l’ouvrage « Chansons de la voile sans voiles » de Jean-Marie Le Bihor, Gabier au Long Cours et ami du Capitaine Armand Hayet, celui qui a édité le premier recueil de chansons de marins[v]. Un livre hautement initiatique et inspirant. Il m’a suivi dans mes pérégrinations autour du monde. Mais hommage aussi au second, professeur d’histoire la tête férue d’histoires de mer qui nous avait fait rencontrer un Capitaine Cap-hornier dans sa ville de Paimpol et donné le goût des choses de la mer (disparu en juillet 1969).

 

- Hommage, bien sûr,  à Armand Hayet qui « est surtout connu pour avoir porté au grand public les chants de marins, ces chansons entonnées uniquement à bord des voiliers, et qui aidaient aux manœuvres. Sans lui, personne ne connaitrait "Valparaiso" ou "La Danaé". Mais il a aussi ramené sur le continent les Chansons des Iles, à une époque où les transports entre la France métropolitaine et les DOM-TOM étaient longs et rares, au point qu'il était extrêmement luxueux de servir une rondelle de citron vert avec du punch aux Commandants qui venaient chez lui entendre ses histoires sans fin ! Il est probable que "Adieu Foulards, adieu Madras" aurait fini par aborder sur le continent, mais son travail en a grandement facilité la traversée. Il a enfin collecté des dictons des quatre coins du globe, et décrit avec précision la vie à bord des voiliers long-courriers »,  (sa petite fille Claire Aimé).

 

Certes, les paroles transmises par Hayet sont sans doute très édulcorées par rapport aux originaux, mais, comme l’écrit JM Le Bihor, « Il y a une bande de cons bénis à la voile même qui commencent à me casser les couilles avec leurs histoires de chansons…Alors quoi ! Vous voudriez peut-être que vos femmes te chantent : Et c’est mon gros vît biribi - Le Cap’taine qui le vire ?

 

- Cinquième hommage à Marc Ogeret qui a signé l’album « Chansons de la marine en bois » (1970) et celui des « Chansons salées de la marine », le tout dans un langage qui m’appartient pas à la marine en fer.

 

- Dernier hommage à Pierre Mac Orlan qui a si bien su rendre l’atmosphère des ports et de leur faune, car, dit-il,  « dans la mémoire de la plupart de ces hommes il ne reste que la puissance du décor. Des femmes passaient dans le décor… »[vi] : Margaret du Star de Chloé, Nelly du Critérion Bar, Catari de Chia, Tess de chez Charlie, Fanny de Lanninon qui « buvait une bouteille de muscadet avec les gars de la Maistrance », Marie Dominique de Cholon, Simone de Nantes, Nini la Tonkinoise, Dorothy de Tortuga…

 

 

 4 - Civilisation et poésie du Grand large

 

Je ne ferai pas un cours sur ces chansons de travail que sont celles des marins ni de l’environnement des ports. Bien d’autres l’ont fait bien mieux que moi et je vous renvoie aux nombreux sites Web et aux  écrits de Michel Colleux . Avec lui, je voudrais seulement dire  que « Le capitaine au long-cours Armand Hayet fut l'un de ces marins issus d'une véritable civilisation du large, qui, jusqu'à ses derniers jours, resta profondément attaché à l'inoubliable souvenir de ces hommes magnifiques et à leurs fabuleux navires ; ». Mais je suivrai Max Jacob lorsqu’il dit « Dis-moi quelle fut la chanson que chantaient les belles sirènes – Pour faire tomber des trirèmes les Grecs qui lâchaient l’aviron ». Car ces voix accompagnent depuis toujours la vie des marins  et continueront le faire tant qu’il y aura des voiliers sur la mer. Le mouvement de la mer n’est-il pas aussi rythme et musique ?

 

Belle mer !

 

Jean-Marie Quiesse - avril 2017

 


[v] Jean-Marie Le Bihor n’était autre qu’Armand Hayet. Europe Editions, 1969. Cet ouvrage fut mis à l’Enfer de la Bibliothèque Nationale et redécouvert tardivement.

[vi] Mac Orlan : chansons pour accordéon (Rouen)

2. Chansons de la mer et des marins. Hardi les gars, hâle dessus !

Shtandart - Sète 2016- Photo JM Quiesse
Shtandart - Sète 2016- Photo JM Quiesse

 

Mon p'tit garçon mets dans ta tête


Y'a qu'les chansons qui font la fête


Et crois-moi depuis l'temps qu'je traîne


J'en ai vu pousser des rengaines

 

Michel Tonnerre

 

 

La tradition des chansons de la mer est sans doute aussi vieille que l'humanité. On en trouve dans tous les pays à tradition maritime jusqu'à la fin de la marine à voile. En France, c'est, dit Bernard Deguy, "au 18ème siècle que l'on danse au son de l'accordéon, du violon et même des binious, car, pour faire à de nombreuses désertions sur les bateaux de la flotte pendant la révolution, une ordonnance stipule : il convient de donner aux équipages des binious et des tambourins pour entretenir la joie entre entre eux. " Parmi les chansons à danser on peut citer l'Harmonica ou encore la Polka des marins.

 

De nos jours, on reprend souvent en chœur Jean François de Nantes, A Recouvrance, Fanny de Lanninon,  le Curé de Camaret, le Petit navire, Santiano ou encore Le premier c'est un marin. Ces chansons viennent du fabuleux répertoire des chansons de travail des marins mais aussi, plus largement, d'une tradition des chansons de la mer ou  des ports.

 

1. Un héritage populaire

 

Beaucoup d'auteurs anonymes (le gabier Camus ou Joseph-Eugène Recher-1020- sont parmi les rares marins à signer)  mais aussi des célèbrités tels Pierre Mac Orlan, Paul Emile Pajot et Théodore Botrel ont laissé un héritage d'œuvres qu'on pourrait qualifier populaire. Fanny de Laninnon et Marie Dominique sont de véritables hymnes des Troupes de marine (chants de bivouac).  Sans oublier les auteurs-compositeurs (Christian Desnos, Michel Tonnerre, Louis Capart, Rohan, Renaud, Souchon, Voulzy, Brassens, Trenet...)  et les poètes : Jean Parmentier capitaine, l'aventurier Girard de Saint Amant, Tristan Corbière redoutable marin, Jean Richepin l'ami des pêcheurs, Yann Nibor  de la Royale, Henry Jacques Cap-hornier, et, bien sûr, Louis Brauquier qui  s'y entendait quant à le vie maritime ! 

 

 

2. Une pléiade de chanteurs

 

 

Les chansons de la mer ont  très souvent « atterri » et font l’objet d’un genre abondant. Les auteurs et interprètes de "chansons réalistes" (1930) vont connaitre un énorme succès en célébrant la mer et les marins tels Alibert, Annette Lajon, Barbara, Adolphe Bérard, Théodore Botrel, Jean Cyrano, Damia, Dorothée, Marie Dubas, Fréhel, Germaine Montero, Edith Piaf, Lys Gauty, Suzy Solidor, Jean Gabin, Marie Ouessant, Armand Mestral, Suzy Solidor, Berthe Sylva. Plus près de nous Graeme Allwright, Hugues Aufray, Biolay,  François Budet,   Jacques Brel, Olivier Bellus, Georges Brassens, René CargoetJeanine Chacun, les Compagnons de la chanson, François Deguelt, Christian Delage, Christian Desnos,  Jean Claude Darnal, Yvon Etienne, Femme de marins, Jean Ferrat, Ferré (et Caussimon), les Frères Jacques, Gilles et Julien (Jean Villard), Golmann, Serge Lama, Daniel Lavoie, Félix Leclerc, Lod'Jo, , Jean Murat, Gérard Pierron, Rech et Malau, les Marins d'Iroise, Jean Murat, les Quatre barbus, Colette Renard, Renaud, les Rives, Marc Robine, Vent du large, Gilles Servat, votre serviteur Quiesse, Catherine Sauvage, Anne Sylvestre, Alan Stivell, Charles TrenetTri-Yann, Yvard, et bien d’autres.  De ce genre nous parlerons dans un autre temps. Revenons à nos chants de marins.

 

 

Sans oublier les spécialistes des chants de marins que vous trouvez déjà dans la Leçon 19.

 

3. A hisser,virer, ramer et du gaillard d'avant

 

Les chansons à hisser (le Père Lancelot, Jean François de Nantes)   à virer au cabestan ou au guideau (la Margot, Tacoma, Hardi les gars), à ramer (les Filles à cinq deniers) sont les plus caractéristiques du travail d'effort de l'équipage. Les chansons du gaillard d'avant s'entonnaient  lorsque "le long courrier trouve la véritable trêve et "goète" durant quelques jours toute la douceur de naviguer" nous dit le Capitaine Hayet (les Filles de la Rochelle, Jean Quéméneur...)

 

 

4. Tout un scénario de marine et des gens de l'eau

 

Ces chansons appellent à l'aventure (Garçon, prend la barre,Sur la route de San Francisco, le Tour du monde évoquent aussi la vie des marins. Souvent critiques (La Carmeline, le Chili) elles furent parfois interdites comme Adieu cher camarade. Les récits de naufrages ne manquent pas (les Gars de Donges, le Grand Coureur, le naufrage du st Philibert)  ainsi que les rencontres amoureuses (Naviguant dans le port de Nantes, Du rhum, des femmes, la Barbière, A Lorient la jolie, Margot, la Boiteuse, Chantons pour passer le temps, la Femme du président, Escales ... Les incitations à boire sont légion (Passant par Paris, Et mon premier c'est un marin), sans oublier les rumeurs de taverne (les Balivernes de La Pérouse).  Plus rares sont les évocations de batailles : Au 31 du mois d'août, le Vengeur.

 

La Marine nationale a ses hymnes mais également ses références avec le Commandant Bourdais navire d'accompagnement de la flottille de pêche, les Marins de Toulon (Maurice Fanon), les Gars de la marine, A Toulon, une Chanson morte (qui évoque les Mousses quittant Brest), la Chanson des sous-mariniers ;  Ceux du Pluviose, évoque la perte de ce sous-marin. En 1794 le naufrage du Vengeur fit toute une affaire et une chanson.

 

Peu de références pour les marins-pêcheurs pourtant si nombreux sur les côtes de France. Toutefois citons La Tramontane, le Trois marins de Groix, l'Alouette bleue, La chaloupe Jean Madeleine, le Petit bateau de pêche (Misraki-Brassens), , la Pêche au thon de Martine et Serge Rives. Les baleiniers on davantage de succès avec le  Capitaine de st Malo, la Pêche à la baleine, Pique la baleine, C'était un baleinier, Moby Dick( par Lucien Lupi),  La Doub' de rhum.

 

Les mariniers, marins d'eau douce,  ne sont pas en reste avec Saute ma jolie blonde, Gueule de serpent, Sur les bords de la Loire, le Marinier de Couéron, j'ai fait une maîtresse, les Mariniers (Jean Gabin). N'oublions pas la récente création de Rohan le Barde sur les flotteurs de bois des Vosges (la chanson des Oualous, de "saprès gaillards, boisiieux, maraudeurs et rebouteux")

 

Pirates et corsaires tiennent bien leur place : Le forban, Avec Jean Bart ou les Quinze marins de Michel Tonnerre, le Corsaire de st Malo. Je terminerai avec les Terre Neuvas : le Tricot de laine, Loguivy de la mer, la Chanson à curer les runs, le Départ pour Terre Neuve ou La Murielle !

 

Jean-Marie Quiesse Aout 2017